Lorsque le rabbin Chaim Yosef David Azulai — le légendaire sage séfarade, bibliophile et émissaire connu à travers le monde juif sous le nom de Chida — entreprit ses grands voyages européens dans les années 1770, sa mission première était de lever des fonds pour la communauté d'Hébron. Pourtant, son héritage durable de ces voyages est préservé dans son remarquable récit de voyage, Ma'agal Tov (Le Bon Sentier). Bien plus qu'un simple registre de dons, son journal sert de fenêtre vivante et sans filtre sur les paysages sociaux, culturels et politiques de l'Europe du XVIIIe siècle.
Parmi les passages les plus frappants de Ma'agal Tov figure le contraste saisissant que le Chida a connu en parcourant la courte distance géographique séparant deux villes des Pays-Bas autrichiens (la Belgique actuelle) : Anvers et Malines. Les accueils diamétralement opposés qu'il y reçut offrent un témoignage puissant des angoisses et de l'isolement d'un voyageur juif très visible se déplaçant dans les Pays-Bas d'avant l'Émancipation.
Anvers : Une oasis de tranquille hospitalité
Arrivant dans la ville portuaire historique d'Anvers, le Chida entra dans un environnement qui, bien qu'il ne fût plus le centre animé de la vie juive ouverte qu'il avait été à l'époque des Conversos au XVIe siècle, offrait toujours un répit paisible.
Dans son journal, le Chida réfléchit à la sécurité relative et à la nature cosmopolite de la ville. En l'absence d'une infrastructure communautaire juive formelle et établie, il fut accueilli par une hôtesse juive locale pieuse qui lui offrit un hébergement casher et un respect sincère. Pour un érudit errant dédié à l'étude rigoureuse et à la stricte observance de la halakha, ce coin de tranquillité et d'hospitalité lui permit de se reposer, d'écrire et d'observer la culture locale sans incident.
Le sens aigu du détail du Chida s'affiche pleinement lors de son séjour à Anvers. Il s'émerveille devant l'infrastructure locale et les sites uniques de la région. Il consigne méticuleusement les coutumes régionales distinctes et note même sa fascination pour les charrettes tirées par des chiens — un moyen de transport omniprésent pour les petits marchands des Pays-Bas à l'époque. C'était un moment d'observation sereine dans un itinéraire par ailleurs épuisant.
Malines : La cruauté de la foule
La tranquillité d'Anvers fut brisée à peine plus loin sur la route. Quittant la ville, le voyage du Chida le mena à travers des points de transit comme la forteresse de Lillo et dans le bastion ecclésiastique profondément conservateur de Malines.
En tant que rabbin séfarade de premier plan, le Chida était une figure hautement visible. Il s'habillait de vêtements rabbiniques orientaux traditionnels, portait une barbe fluide et se déplaçait avec un air indéniable d'autorité digne. Dans les ports cosmopolites d'Europe occidentale, cela aurait pu attirer des regards curieux ; dans les rues étroites et pavées de Malines, sous l'ombre imposante de la cathédrale Saint-Rombaut, cela provoqua une hostilité manifeste.
Le Chida rapporte une rencontre profondément douloureuse où il fut soudainement entouré d'une foule volatile et moqueuse d'habitants de la ville. Des hommes, des femmes et des enfants pointèrent du doigt, le huèrent et rirent agressivement du sage étranger. Pour les habitants, il était un objet de fascination étrangère et de préjugés religieux profondément ancrés ; pour le Chida, c'était un rappel terrifiant de la vulnérabilité fondamentale qui accompagnait la diaspora juive.
Ce qui rend l'incident si poignant dans Ma'agal Tov, c'est la réaction interne du Chida. Face à cette foule moqueuse et agressive, il conserva sa profonde sérénité, s'appuyant sur sa foi profonde et sa concentration intellectuelle pour traverser cette épreuve d'hostilité.
Un microcosme de l'expérience juive
Le voyage du Chida d'Anvers à Malines constitue un magnifique microcosme de l'expérience juive de la fin du XVIIIe siècle en Europe. Il illustre le chemin étroit et imprévisible que les voyageurs juifs devaient emprunter — où la véritable sécurité et l'hostilité n'étaient souvent séparées que par quelques kilomètres de pavés.
À travers Ma'agal Tov, le Chida n'a pas seulement tracé les routes géographiques de l'Europe ; il en a cartographié l'âme, laissant derrière lui un trésor historique inestimable qui capture à la fois la dignité de l'érudition juive et les dures réalités de l'époque.