Lorsque le rabbin Chaim Yosef David Azulai (1724–1806), universellement connu sous le nom de Chida, voyagea à travers l'Europe en tant qu'émissaire de la communauté juive d'Hébron, il laissa derrière lui l'un des récits de voyage juifs les plus remarquables du XVIIIe siècle. Son journal, Ma'agal Tov, offre un aperçu rare et direct de la vie juive, des conditions de voyage et de la société à travers l'Europe.
Parmi les nombreux endroits qu'il visa figuraient les villes des Pays-Bas autrichiens — la Belgique d'aujourd'hui — notamment Bruxelles, Anvers et Malines. Ses observations fournissent des témoignages précieux pour l'histoire de la vie juive dans la région des décennies avant la création de l'État belge moderne.
Arrivée dans les Pays-Bas autrichiens
Après avoir quitté la France, le Chida entra dans les Pays-Bas autrichiens et passa par la ville fortifiée de Mons. Il nota les nombreux gardes, les inspections douanières et les fortifications militaires qui caractérisaient les régions frontalières. Contrairement à de nombreux autres passages qu'il avait connus, les autorités inspectèrent son passeport et lui permirent de poursuivre sa route sans ouvrir ses bagages.
Le voyage était souvent difficile. La qualité des auberges variait grandement, et le Chida se plaignait fréquemment de la malhonnêteté des aubergistes, des mauvaises routes et des dépenses imprévues. Néanmoins, il retira généralement une impression favorable de la population locale.
Bruxelles : Une belle capitale
Le vendredi après-midi, le Chida arriva à Bruxelles. Sa description de la ville est l'une des plus enthousiastes de Ma'agal Tov.
Il en admira les larges rues, les bâtiments élégants et les places publiques impressionnantes. Il décrivit spécifiquement une grande place centrale et le palais de l'Empereur, entouré d'une architecture magnifique. La ville lui parut prospère et raffinée.
Le Chida rapporta également avoir entendu parler des célèbres industries textiles et manufacturières de Bruxelles, réputées dans toute l'Europe. On lui parla de grands ateliers produisant des articles de qualité et d'un savoir-faire artisanal hautement qualifié.
Pendant son séjour à Bruxelles, il visa la maison de Lipman Nathan, un résident juif local qui aidait les voyageurs juifs de passage dans la ville. Le Chida le rencontrera à nouveau plus tard au cours de ses voyages.
La vie juive à Anvers
Depuis Bruxelles, le Chida continua sa route vers Anvers, alors un centre commercial important au sein des Pays-Bas autrichiens.
Son récit fournit l'une des premières descriptions directes de la vie juive à Anvers au XVIIIe siècle. Bien que la population juive fût encore restreinte, elle était manifestement assez organisée pour aider les voyageurs et maintenir des liens communautaires.
Le Chida passa le Shabbat à Anvers avec un Juif local identifié comme le rabbin Ze'ev (Zelig). Pendant son séjour, il apprit que d'autres visiteurs juifs se trouvaient dans la ville. Ensemble, ils formèrent un minyan, permettant ainsi la prière communautaire.
Le Chida consigne :
"Nous avons également prié Mincha et Ma'ariv avec un minyan, béni soit Dieu."
Cette brève déclaration est d'une grande importance historique. Elle démontre qu'Anvers possédait une présence juive suffisante pour réunir un quorum de prière, un indicateur important de la vie communautaire.
Le Chida prononça également des paroles de Torah pendant son séjour, transformant ce qui aurait pu être une simple escale de routine en un rassemblement religieux significatif.
Curiosité dans les rues d'Anvers
Pendant son séjour à Anvers, le Chida observa la curiosité des habitants envers les voyageurs juifs étrangers. Il note qu'environ vingt personnes se rassemblèrent pour regarder et parler avec les membres de son groupe dans la rue.
L'incident semble avoir été davantage motivé par la curiosité que par l'hostilité. L'un des voyageurs accompagnant le Chida discuta et plaisanta avec les spectateurs, attirant l'attention mais sans causer de trouble sérieux.
Ce passage offre un aperçu fascinant de la manière dont les voyageurs visiblement juifs étaient perçus dans l'Anvers du XVIIIe siècle, où les rencontres avec des visiteurs du monde juif méditerranéen étaient probablement rares.
Une hôtesse bienveillante
Le Chida fit également l'éloge de la femme qui gérait l'auberge où il logea à Anvers. Il la décrit comme exceptionnellement gentille et honorable, soulignant le respect et la compassion dont elle faisait preuve envers ses clients.
De tels commentaires sont relativement rares dans la littérature de voyage de l'époque et suggèrent que son expérience à Anvers fut globalement positive.
Routes d'hiver et difficultés de transport
Se préparant à poursuivre son voyage vers le nord en direction de la République des Provinces-Unies, le Chida se heurta à un obstacle familier : le transport.
Il chercha à louer une calèche pour Moerdijk, la porte d'entrée de la Hollande, mais trouva les prix extrêmement élevés. Les habitants lui expliquèrent que les voyages en hiver étaient notoirement difficiles. Les routes étaient souvent couvertes de boue et d'eau, les rivières pouvaient geler et les trajets nécessitaient des attelages de plusieurs chevaux.
Ces détails pratiques brossent un portrait vivant des voyages au XVIIIe siècle, rappelant aux lecteurs d'aujourd'hui combien même des trajets relativement courts pouvaient être ardus.
L'incident de Malines
L'un des épisodes les plus célèbres du voyage du Chida en Belgique n'eut pas lieu à Anvers, comme on le prétend parfois, mais à Malines.
Après quitté Bruxelles, le groupe du Chida arriva dans la ville, où une foule nombreuse se rassembla autour d'eux. Il rapporte que des centaines de non-Juifs se réunirent, riant, criant et dévisageant les voyageurs.
La situation devint assez tendue pour que le Chida la qualifiât de dangereuse. Bien que l'incident se soit finalement terminé sans violence, il lui laissa manifestement une forte impression.
Cette distinction est importante. Le propre récit du Chida sépare la curiosité relativement modérée qu'il rencontra à Anvers de la foule beaucoup plus nombreuse et menaçante à laquelle il fit face à Malines.
Références
- Rabbin Chaim Yosef David Azulai: Ma'agal Tov (HebrewBooks).